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La campagne nous a donné une jolie leçon de bienveillance et de sécurité durant cette crise sanitaire.

A mesure que le 11 mai approche, le soleil se fait plus timide. Les nuages, voici encore quelques heures éparses, structurés et joliment cotonneux comme sur les tableaux de Boudin, se sont rapprochés et ont perdu toute profondeur de champ. Il est 19h ce 8 mai, le beau temps a craqué et cédé aux incantations des prévisions météo. Il s’est rendu, il a capitulé. Et le mercure du thermomètre a beau afficher encore un fier 19 degrés par réflexe des heures passées, les celsius lâchent prise et quittent le champ d’une bataille perdue d’avance à quelques heures des Saints de glace.

Encore lovée dans une chaise longue, armée d’une veste qui n’a rien à envier aux heures les plus sombres de l’hiver, avec mon ordinateur sur les genoux, j’ai détourné mes pas du monde qui me paye et gagne celui qui me cache. Les heures tournent.

Encore lovée dans une chaise longue, armée d’une veste qui n’a rien à envier aux heures les plus sombres de l’hiver, avec mon ordinateur sur les genoux, j’ai détourné mes pas du monde qui me paye et gagne celui qui me cache. Les heures tournent.

on est prêt car depuis longtemps on le prépare ce jour

Dans la rue qui longe la grille, l’ambiance n’est plus la même. Les masques n’ont pas encore conquis tous les visages des promeneurs, mais ils sont dans toutes les conversations. La mine des marcheurs, des cyclistes, voire des rares automobilistes affichent aussi une décontraction qui gagne leurs zygomatiques. Le compte à rebours égraine le temps jusqu’à lundi. Dans cette petite ville percheronne tranquille, on est prêt car depuis longtemps on le prépare ce jour, ce putain de déconfinement.

tout le monde s’est retroussé les manches

Une économie de guerre se plaisait-on à rappeler dans les journaux télévisés pour donner de la résonance aux discours de gestion de crise des politiques voici deux mois. De ce que j’ai vu moi, rien de tout cela n’occupait l’esprit de ces paisibles habitants quand ils se sont retroussés les manches. Quand les petites usines ont modifié leur fabrication originelle pour produire et distribuer en priorité aux personnels de santé du quartier ce fameux gel désinfectant qui faisait tant défaut sur tout le territoire. Quand celles et ceux qui savaient coudre se sont spontanément réuni.e.s pour créer en urgence une association et enchainer la fabrication de ce qui restera l’atour de l’année 2020 à n’en pas douter : le masque en tissus. Pour en parer d’abord tous les anciens du coins, avant que d’en ouvrir la distribution à toute la population du bourg. Quand les élus de la ville, premier magistrat en tête, se sont mobilisés pour simplifier les démarches administratives, orchestrer les partitions qui voyaient le jour et assurer ses missions d’aide avec rigueur et conviction. Quand enfin, les initiatives plus personnelles ont fleuri deci et delà pour laisser le moins possible de gens sur le bas côté de cette quarantaine inédite. Parce que à 10000 âmes, c’est un gros village où tout le monde se connait peu ou prou, via un relai, deux au plus.

la revanche des campagnes

Une jolie leçon de bienveillance, de proximité comme la campagne sait en donner. Loin, bien loin, des campagnes militaires dont on nous repaissait les oreilles au début de la crise. Une façon aussi de prendre sa revanche sur les grandes villes dont les lumières ont tant fait rêver. La revanche de ces coins perdus, de ces zones grises, parfois oubliés que les citadins parent aujourd’hui de toutes les vertus. Parce que deux mois assignés à résidence ne pèsent pas pareil là où poussent les feuilles sur les arbres, là où l’on peut s’aventurer le matin pour boire son thé sur le perron, ou le pignon, orienté à l’est. Les jours s’éclairent bien utilement quand l’heure de marche permet de déambuler au son des oiseaux profitant autant de l’ombre que du soleil, là, dans le creux d’un pré où les grillons confinent avec ou sans Covid-19.

par la force des baïonette

C’est bien à tout cela que je pense à cet instant. Bien sûr j’ai travaillé, et beaucoup. Bien sûr j’ai respecté les règles avec l’entrain du bel ouvrage exigé. Mais j’ai surtout et avant tout goûté à ce repli forcé, vu les avantages et non les inconvénients dans l’établissement de nouveaux rituels. Et aujourd’hui la perspective de la ruée au dehors, ordonnée à mes contemporains, me donne envie de creuser des tranchées et faire chauffer l’huile en me préparant à crier avec 130 ans de retard, que je ne sortirai de là que par la force des baïonnettes. Je veux pas déconfiner en fait. Plus exactement je ne veux pas repartir comme avant à l’assaut du mouvement comme si ma vie en dépendait. Je sais que l’entreprise qui me paye a fixé un moratoire d’un mois. Mais même ainsi, la reprise, aussi progressive qu’elle puisse être, ne garantie rien. Ni la mémoire collective des engagements de tirer des leçons, de transformer les pratiques explorées, ni de tourner le dos aux errements moultes fois décriés. Le confinement n’a pas eu que des effets heureux. Toutes les populations fragiles, au premier rang desquelles, les femmes, les enfants et les homosexuels ont bien morflé comme victimes enfermées avec leurs bourreaux. Les sans grades ont pris des risques pour assurer l’essentiel des plus privilégiés. La sortie de la réclusion épargnera moins les premiers que les seconds comme d’habitude. Tout cela je le sais.

Mais je veux pas déconfiner aussi parce que l’inertie du vieux monde est plus forte que les émerveillements innocents de celles et ceux à qui la parole est facile et l’inconfort du changement aussi difficile que synonyme de sacrifices plus grands. Je ne veux pas non plus me retrouver au milieu de la foule et de son bruit vide de sens. Je veux me satisfaire que le temps nous a appris pour nous mêmes et les autres, les suivants et profiter à titre personnel de ses enseignements. J’avoue, j’ai des doutes. Comme au poker, je veux voir.

En attendant, je ne veux pas déconfiner .