Le plaisir de la transcendance. Le bonheur de l’effort. Se satisfaire mais ne pas se contenter. Un façon de jouer avec la frustration et la transformer. Même s’il faut être différente. Une fois de plus.

Allongée sur la table de massage, Javier me dit avec son accent espagnol « je ne veux pas interpréter mais une densité musculaire pareille, une peau comme la tienne, et pas de graisse… On imagine que tu ne vis pas dans l’excès, mais c’est sûr, tu as fait un pacte avec le diable. Ce n’est pas le corps d’une femme de 40 ans. »
Pensive, je me demande s’il se moque, exerce un trait d’humour ou s’il est sérieux… C’est vite oublier que Javier ne se répand pas dans le drolatique.

C’est vrai que je ne vis pas dans l’excès. J’ai arrêté de fumer autant par trouille que par désir de m’émanciper de toutes contraintes non liée au facteur humain, qui me priverait de liberté, voici quelques années. Avec une rechute de 3 mois il y a un an et demi ; un faux pas vite oublié tant le nouvel arrêt fut aisé malgré des ennuis conjoncturels et environnementaux par ailleurs tellement lourds et pesants qu’ils faisaient passer la privation de clope pour une douce promenade dominicale.

Aller visiter  l’ascétisme
C’est vrai que j’aime le vin mais ma nature migraineuse -un héritage sympathique de papa- me sert de rails de sécurité plus efficaces pour éviter les abus que toutes les mises en garde du monde contre les effets néfastes de ce nectar. Je n’ai aucun goût pour les plats trop élaborés, où le bouquet de la matière grasse le dispute à l’écrasement de la saveur des aliments. Et si je raffole des choses simples, comme me perdre avec un morceau de brioche recouvert de marmelade d’oranges, si je salive comme un petit chien devant un bout de fromage de chèvre avec des tomates, ou de jambon cru fumé et des fruits, ou encore des barres de nougats dures boulottées à l’envi, je n’aime rien de moins que la sensation du plaisir procurée par la transcendance. L’effort vers un ascétisme qui ne sera jamais vraiment mien mais qu’il me plaît d’aller visiter et devient source d’inspiration. Un effort qui pousse à s’entretenir. A améliorer ses performances physiques ou intellectuelles quel que soit l’âge. Qui incite à un dépassement de soi. A se demander toujours plus et toujours mieux.

Ce trait de caractère a souvent déteint sur ma relation à l’autre. Non pas de mon fait. Car à titre personnel, en ce domaine, comme dans les autres, il ne me vient jamais spontanément à l’esprit de poser mon mode de vie comme élément référentiel. Mais à l’évidence, nous ne sommes pas nombreux dans ce cas : la propension générale est inversement proportionnelle à l’idée de l’indépendance de l’autre. A sa liberté. Surtout quand il s’agit d’alimentation. Un mode de fonctionnement qui pourrait se décliner ainsi : « puisque je bouffe, il faut que tout le monde le fasse »… La raison m’a toujours interpellée. Est-ce vraiment par souci de ma santé ? Est-ce le reflet d’une inquiétude profondément ancrée, qui trouverait sa source dans la non moins ancienne certitude que le bonheur passe par une panse bien remplie ? Ou n’est-ce que la marque d’une mauvaise conscience qu’il faudrait taire en forçant autrui à venir rejoindre le pêcheur ou la pêcheuse sur la pente glissante de la facilité ? Quelles qu’en soient les racines, le phénomène est récurrent.

J’ai beau essayé de de trouver des solutions en amont qui permettent à tout le monde de sortir la tête haute, c’est sans compter l’aspect totalement irrationnel de cette activité. La bouche, la bouche vous dis-je ! Malgré mes préventions, la loi du plus grand nombre devient celle de l’emmerdement maximum pour moi. C’est comme un gars qui préfère, pour des raisons qui lui sont propres, ne pas boire d’alcool. En France, tout le monde le regarde de travers. Là c’est pareil. Je ne peux pas sortir du rang. C’est inconcevable. On considère cela comme une volonté délibérée de ma part de me distinguer. Les moyens de me le faire savoir ou d’essayer de me renvoyer sur la piste commune sont légion. De la force de l’inertie à la pique bien sentie qui tendrait à dire que je manque de convivialité. Le pire c’est quand n’ayant rien demandé, quelqu’un décide dans la communauté de se mettre derrière les fourneaux pour faire plaisir au groupe. A l’arrivée ma déjà faible marge de manœuvre explose littéralement. Je ne peux que manger sauf à passer pour l’affreuse qui ne sait pas même remercier, ou apprécier la gentillesse qui lui est faite.

Bloquée, contrainte, poussée à table dans des rythmes qui ne sont pas les miens, bloquée, contrainte, poussée à manger plus que je ne l’ai décidé, plus que je ne l’aimerais… J’avoue ne pas savoir rester très zen en pareilles circonstances. Cela me met dans des états de rogne apocalyptique. Je me contrefiche que mes semblables mangent plus que leurs besoins au regard de la dépense physique qui est la leur. Je ne fais pas plus de cas que les hommes et les femmes de mon entourage fassent du gras comme dans toutes nos sociétés modernes occidentales et riches. Je sais me tenir quand je suis invitée. je ne fais pas injure à l’éducation dispensée par madame ma mère. Je demande simplement le droit à l’indifférence en la matière.

Se délecter

J’étais perdue dans mes pensées avec Javier, penché sur mes quadriceps un peu endoloris après 20 km courus la veille dans les rues de Paris. « Non vraiment ce n’est pas le corps d’une femme de 40 ans. » répéta t’il.
Le plaisir était trop grand pour ne pas répondre. Et achever son portrait flatteur. Ne serait-ce que pour savourer les fruits de mon investissement. Car en plus de mon appétit pour une alimentation raisonnée en fonction de mon niveau d’activité, j’aime m’astreindre à un rythme d’entrainement élevé en m’efforçant de tenir les mois d’hiver durant. Une obligation qui se transforme en temps réel en ravissement. Je me délecte d’ainsi valoriser ce que la nature m’a octroyée. Une affliction personnelle, voire égoïste. Mais si délicieuse.

Et en ce lundi matin, je me ravissais d’être là. Après avoir participé aux 20 km de Paris.

Malgré les nombreux abondons. Ravie de cette première participation à une compétition officielle. Avec un temps moins bon que celui que j’aurais espéré, qu’attendu ou qu’espéré. Sous une pluie battante, à 8 degrés. Malgré l’énorme crève qui m’écrasait depuis 5 jours. Rien ni personne n’aurait pu m’empêcher de m’aligner au départ. J’avais chargé le mulet 4 jours avant et pris anti-bio et cortisone. Un traitement qui me permit de commencer. De parcourir les 10 premiers kilomètres aisément -pardieu les rues de Paris du tracé sont moins pentues que les collines du Perche-. Mais un traitement qui ne put contre-balancer les effets de l’infection. Et les 5 derniers kilomètres me parurent longs. Si longs, l’énergie m’ayant quittée. Et javais lié l’utile à l’agréable en portant le sujet sur le site web régional. Avec un papier la veille le plaisir d’y être et un suivi de la course au sein du peloton . Une expérience professionnelle qui avait cartonné en plus en termes d’audience et qui connaîtrait un effet de traîne. Même si au départ personne n’y croyait vraiment.

Mais installée sur cette table de massage je savourais. Le roi n’était pas mon cousin.
Oh oui, putain, j’étais ravie. Je n’avais pas passé de pacte avec le diable. Ce n’était pas le corps d’une femme de 40 ans… « Javier… Tu crois que c’est le corps d’une femme de 50 ans dans 3 mois ? ».

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